Le chantier du « Vocabulaire de l’architecture contemporaine » est un travail de recherche qui s’est déroulé sur trois ans, du printemps 2010 au printemps 2013. Mais c’est un chantier inachevé. Il a été interrompu en cours de route pour de multiples raisons dont certaines peuvent être ici décrites. Et d’autres pas.
Cela dit, la première question que veut poser cet avant-propos est la suivante : pourquoi décider de rendre publique la production visuelle de ces trois ans de travail ; pourquoi une douzaine d’années plus tard ; pourquoi aujourd’hui seulement ? D’abord parce que je considère que le temps a fait son œuvre et que cette recherche publique au statut incertain, élaborée à l’époque dans un cadre ministériel, est désormais pleinement entrée dans le patrimoine de ma propriété intellectuelle de chercheur. Ensuite parce que ces travaux ayant mobilisé à l’époque des deniers publics conséquents, il m’apparaît tout naturel que leur restitution soit proposée sous une forme ou sous une autre. Enfin parce que cette démarche singulière ayant sollicité à l’époque de multiples acteurs, il me semble nécessaire de ne plus taire cette contribution collective qui est aujourd’hui comme un précieux matériau.
Si je répète « à l’époque » à l’envi, c’est que le temps passe vite. Mais c’est aussi qu’il y a déjà longtemps que j’attends, hésitant, ne sachant pas comment passer à l’acte, c’est-à-dire publier. C’est-à-dire décider enfin que cette matière un peu orpheline mérite d’être portée à connaissance. C’est-à-dire considérer que ce séminaire de recherche sur l’« Histoire de l’architecture du temps présent », avec ses quarante-huit contributions filmées, n’est pas seulement le prologue à l’écriture du « Vocabulaire de l’architecture contemporaine », mais bien une production autonome digne d’être appréciée pour ce qu’elle est. Au cours de ces douze années, l’historien de l’architecture que je suis n’a pas cessé de ressentir l’inconfort moral de celui qui a sollicité ses collègues sans rien produire de tangible avec leurs contributions. Souvent, je me suis dédouané en pensant que c’était dans un contexte particulier et que l’administration est ainsi faite qu’on n’y peut pas grand-chose. Souvent, je me suis dit qu’un chantier qui n’est pas terminé ne peut pas être livré en morceaux, par petits bouts, en attendant une fin qui n’arrive pas. J’avais tort. J’aurais dû prendre plus tôt l’initiative personnelle de ce site Internet pour valoriser un objet volant non identifié qui, malgré tout, va vivre sa vie comme tous les matériaux collectifs de la recherche scientifique.
Parmi les raisons qui ont mis un coup d’arrêt à ce chantier institutionnel officiellement « désiré », il me faut ici mentionner la somme des contraintes vécues par celui qui travaille à la fois dans la recherche et dans l’action. C’est une situation connue dans de nombreux établissements mais rarement en administration centrale. L’expérience a tout de suite été délicate car elle a tout de suite interrogé la liberté académique du chercheur qui travaille au cœur des politiques publiques sur un objet lui-même délicat. Pour amorcer une autre des raisons à cet abandon, je dirais simplement que l’ambition du « Vocabulaire de l’architecture contemporaine » était trop périlleuse, trop subversive, car elle venait se mesurer à l’édifice doctrinal de l’Inventaire général. En effet, les réunions du Conseil scientifique l’ont rapidement montré : envisager que la démarche puisse aller au-delà de la description technique des parties d’un édifice revenait à convoquer la dimension spatiale et la dimension sociale de l’architecture. Cela revenait à innover dans le champ normatif. Cela revenait à dire que le spectre terminologique de l’architecture est plus large que prévu, que le système notionnel échappe à la seule description morphologique des objets techniques et, finalement, que l’architecture ne se réduit pas la construction. En somme, je dirais que cette interrogation existentielle n’était pas loin de démontrer qu’on s’était peut-être trompé ; que l’idée qu’on se faisait jusqu’à présent d’un vocabulaire typologique de l’architecture était plutôt celle d’un vocabulaire typologique de la construction en architecture.
J’ai très vite pensé que l’exercice allait être acrobatique et le chemin sinueux. Mais ma motivation était grande car l’objectif de départ était celui-ci : publier un nouvel ouvrage dans la collection historique des « Vocabulaires – Principes d’analyse scientifique », laquelle a accompagné la montée en puissance depuis 1964 du service de l’Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France voulu par André Malraux et André Chastel. Le tout premier volume de cette prestigieuse collection fut précisément consacré à l’architecture. Il fut élaboré et publié en 1972 par Jean-Marie Pérouse de Montclos. De réédition en réédition et jusqu’à maintenant, il s’est amélioré, il s’est actualisé et il est resté la référence incontournable pour toutes celles et tous ceux qui considèrent que l’architecture n’est pas invitée au mariage du spatial et du social.
Pour que le chantier global puisse s’appuyer sur une dynamique collective et des fondations solides, deux séminaires de recherche ont été conçus et organisés. Ils avaient tous les deux pour objectif d’accompagner la concertation sur les enjeux stratégiques et intellectuels que je viens d’évoquer. Le premier, consacré à l’« Histoire de l’architecture du temps présent », fait l’objet du présent site Internet. Le second, consacré aux « Mots de l’architecture contemporaine », figure ici en annexe pour que chacun puisse comprendre qu’il y a en effet imbrication dans la fabrique des « langues de spécialité » de l’architecture.
Les vidéos qu’on peut désormais consulter retracent les seize séances du séminaire sur l’« Histoire de l’architecture du temps présent ». Les historiens qui ont participé à cette démarche collective ont accepté de faire un exposé en deux parties : la première est une forme d’égo-histoire et la seconde est un développement thématique. Les échanges suscités par ces exposés viennent nourrir une réflexion transversale sur le métier d’historien de l’architecture, sur ses évolutions récentes, sur ses relations avec le patrimoine et la création, sur ses responsabilités dans la compréhension des transformations du cadre de vie de tous les jours. Ils disent aussi – c’était une des dimensions sous-jacentes de l’opération – qu’il y a bien complémentarité entre deux façons d’être historien de l’architecture : celle qui trouve son origine dans les universités loin du projet d’architecture et celle qui s’apprend dans les écoles d’architecture au contact du projet d’architecture.
Pour conclure cet avant-propos, je veux remercier toutes celles et tous ceux qui ont cru à ce chantier délicat et qui m’ont soutenu dans cette entreprise risquée, celles et ceux qui ont participé à ces deux séminaires et celles et ceux qui m’ont aidé à les organiser. À l’époque ! Ce faisant, je prends soin également de dédier ce site Internet à celles et ceux qui ont compris que l’histoire de l’architecture dans les universités comme dans les écoles d’architecture est en danger et qu’il faut s’en inquiéter, surtout si l’on considère qu’elle est un large socle d’érudition pour le projet d’architecture.